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Extraits du dossier de presse


L’exposition monographique de Pierre Ardouvin donne à voir la diversité d’une pratique qui sonde les interstices de la mémoire collective et individuelle au travers de multiples installations, dispositifs sonores, sculptures, dessins et collages. Helpless (en français “sans défense”, “désarmé”) propose une succession d’environnements composant une sorte d’archipel aléatoire à découvrir au fur et à mesure de nos déambulations à travers les volumes et l’architecture du CRAC. Cinq nouveaux projets (un par salle) et une dizaine "d’écrans de veille” créés pour l’exposition, sont associés à des œuvres issues de collections publiques et privées : L’Île, Marcel, La couleur de la mer et Sans queue ni tête.












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Emprunte de mélancolie et d'onirisme, la balade folk de Neil Young qui a inspiré le titre de cette oeuvre retrace un voyage imaginaire sur les lieux de l'enfance du chanteur. Au milieu d'une nuit étoilée, émerge alors la maison du temps de l'innocence dont les portes sont condamnées. Sur le seuil de cet éden perdu, il se sent alors «helpless», «sans défense», «désarmé ». Dans la mise en scène de Pierre Ardouvin, le petit animal égaré dans l'immensité de cette nuit de velours apparaît lui aussi « sans défense ». Pris au piège des projecteurs, le voilà pétrifié sous les feux de la rampe. En jouant sur la confusion et la réversibilité de l'espace du spectacle et celui de la réalité, Helpless intègre le visiteur à un territoire-frontière, entraînant une perte de repères. Ce qui a tout l'air d'être une scène, pourrait tout aussi bien être les coulisses d'une représentation à laquelle nous n'avons pas accès. A cette confusion spatiale, s'ajoute celle du temps : le spectacle a t'il déjà commencé ? Arrivons nous trop tard?


Fidèle à la rêverie de Neil Young, Helpless convoque les réminiscences du monde de l'enfance à travers l'irruption d'une figure du merveilleux emprunté à l'univers du conte et de la fable. A l'intérieur du spectacle dont nous sommes les possibles acteurs, s'affrontent les pulsions chères à l'artiste, celle de l'innocence et de la perversion, de la vérité et du simulacre. A l'image de cette petite bête inoffensive qui pourrait bien ressusciter des peurs primaires enfouies, ou encore figurer le douloureux rappel de la fin de ce monde féerique. Car la nature, son mouvement, peuvent-ils survivre au spectacle ? Que reste t-il de nos rêves sous la crudité des projecteurs ? De cette scène désertée de toute présence humaine, ne reste que le scintillement toc des strass collés sur un rideau. Un rideau qui n'ouvre que sur le mur de la réalité.


«Le travail de Pierre Ardouvin trouve une résonance particulière dans la ville de Sète, ville portuaire, ouverte sur l'ailleurs méditerranéen. «Le désert», «l'île», «la mer», «l'exil», le déracinement sont en effet des motifs clés de cette oeuvre. La métaphore de l'île, territoire légèrement décroché du monde que Gilles Deleuze définissait comme le « véritable prototype de l'âme collective », est appréhendée par l'artiste comme une allégorie de la condition de l'homme, constamment partagé entre le besoin de racines et le désir de s'élancer pour conquérir « son » univers. Fortement ancrées dans l'imaginaire du rêve et du fantasme, les oeuvres présentées utilisent autant les vastes espaces du CRAC que ses recoins, comme dans la pièce «Le vide emplit mes yeux» où l'artiste donne accès aux « combles » d'une salle à travers un plafond rabaissé.


L'espace, comme souvent chez l'artiste, est aussi le moyen de rendre sensible le mouvement statique de la pensée et le ressassement du souvenir. A l'image de l'enclos de «La nuit je mens», évoquant le double mouvement de l'introspection intime et celui de la claustration, des dispositifs tournant sur eux-mêmes, tels «Marcel» ou «la Roue de la fortune» évoquant aussi l'aliénation du spectacle médiatique. Le mouvement ne donne lieu ici à aucune libération. Il permet rarement une avancée, mais évoque plutôt le piétinement, celui, nostalgique, d'une âme empêtrée dans la contemplation d'un passé factice. Ce sur-place, le visiteur l'expérimente dans l'attente, confronté au récit d'un monde en train de s'achever, et dont il serait le témoin involontaire.


Dans cette exposition, toutes les pièces sont ainsi plus ou moins suspendues dans un espace-temps indéfini, atopique et achronique, un entre-deux-mondes. Brouillant la stabilité des limites entre le dedans et le dehors, le passé et le présent, l'espace de la représentation et du représenté, Pierre Ardouvin implique le spectateur dans une expérience incertaine, où des figures oubliées, tapies dans l’inconscient collectif, ne cessent de refaire surface, par effraction. Un renard sans défense est pris sous les feux des projecteurs dans l'installation Helpless. Une dent « accidentée », accrochée à un portique de jeu (Holala), réveille des peurs archaïques. Parfois grotesques, parfois tragiques, les oeuvres de Pierre Ardouvin investissent le territoire perdu de l'enfance, convoquent les vestiges d'un d'un passé idyllique, rêvent d'ailleurs et de dépaysement.


C'est à travers des gestes simples, non héroïques, que l'artiste opère de subtils glissements de fonctionnalité à partir des référents les plus galvaudés du quotidien : une nappe posée sur un plateau tournant pour évoquer «la Roue de la fortune», une banale palissade se transformant en forêt onirique, un porte-manteau et une découpe de parquet composant le paysage d'une île déserte, ou encore l'assemblage de deux manteaux de fourrure synthétique faisant surgir la vision d'une créature surnaturelle. Mélange d'innocence enfantine et d'âpreté diffuse, le monde de Pierre Ardouvin fait basculer à tout moment de l'émerveillement à l'inquiétude, du désir à l'attente.


Il y a aussi les vacances au soleil, l'imagerie carte-postale des stations balnéaires que l'artiste se réapproprie à l'envie, multipliant les clins d’oeil à une sorte de folklore sentimental et suranné. Dans ce contexte géo-imaginaire, «Marcel», hommage grinçant à l'inventeur de l'art conceptuel présenté à l'occasion du Prix Duchamp, déploie de nouveaux potentiels de lectures. A Sète, «Marcel» s'ouvre à tous les autres « Marcel », prénom dont la gloire continue ici à défier le temps. A moins qu'il ne s'agisse du tricot de peau porté par les dockers ou les « plagistes » ? Si, comme souvent chez Pierre Ardouvin, le voyage piétine, la nostalgie s'emparant du souvenir, l'artiste a tenu à laisser ouverte la perspective d'une véritable évasion dans l'espace fermé du Centre d'art, le public pourra prolonger son parcours à l'air libre, face à la mer. Ouverture métaphorique sur un ailleurs, lui, bien réel.



  Pierre Ardouvin, Helpless

  Centre régional d’art contemporain, Sète

  28.06 - 22.09.2013

Exposition du 28 juin au 22 septembre 2013. Centre régional d’art contemporain Languedoc-Roussillon, 26 quai Aspirant Herber - 34200 Sète. Tél.: +33 (0)4 67 74 94 37. Entrée libre tous les jours sauf le mardi de 12h30 à 19h, samedi et dimanche de 14h à 19h.

Pierre Ardouvin, Helpless

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